
Démarche artistique :
Comment Instagram devient l’outil de ma création artistique ?
Le développement d’Internet et de l’imagerie numérique a profondément modifié notre rapport au réel ainsi que les modes de représentation contemporaine. Les réseaux sociaux, en tant qu’outils de diffusion massive, de séduction et de saturation visuelle, participent à une redéfinition du regard et influencent durablement les pratiques artistiques actuelles. Mon travail s’inscrit dans cette réflexion, en interrogeant la circulation des images numériques et leur transposition dans le champ de la peinture.
À l’ère du flux continu et de l’immédiateté, le choix de la peinture à l’huile peut sembler archaïque mais cette dernière s’affirme comme un positionnement critique. Pour moi, j’oppose la lenteur du processus pictural à la vitesse de consommation des images, l’épaisseur de la matière à la planéité de l’écran, et la durée de la contemplation à l’instantanéité du scroll. Ma peinture devient ainsi un espace de résistance, de recontextualisation et de réincarnation de l’image numérique.
Issue de la génération dite digital native, je constitue mon corpus d’images à partir d’Instagram, plateforme emblématique du monde des apparences et de la superficialité. Mon attention se porte principalement sur des images issues de contextes festifs et événementiels, caractérisées par leur intensité, leur artificialité et leur rapport exacerbé au présent. Ces images, souvent dénuées de profondeur narrative, deviennent pour moi, néanmoins des révélateurs, des mécanismes de fascination et de désir propres à notre époque.
La fête y apparaît comme un espace de suspension des normes, un moment de transgression et d’oubli, où les corps se livrent à une intensification du vécu. Les objets de consommation qui y sont associés — alcool, substances, lumières artificielles — participent à la construction d’un imaginaire de l’excès et interfèrent directement avec les figures représentées. Derrière l’euphorie, se dessine une forme de vacuité et de fragilité pour mes sujets.
Les images sources sont retranscrites par un protocole lent et rigoureux, notamment par la mise au carreau, qui opère une première distanciation avec l’image d’origine. Ce processus permet une réinterprétation et une recomposition de la scène. J’interviens sur le cadrage initial en développant le hors-champ, considéré comme un espace de projection et de fiction. Des éléments issus de mon imaginaire sont intégrés à la composition, souvent de manière anachronique ou volontairement dissonante.
Parmi ces éléments récurrents figurent des références à l’iconographie du Peace and Love, héritée des années 1960 / 1970. Cette période, fréquemment idéalisée, réapparaît aujourd’hui sous une forme nostalgique, notamment sur les réseaux sociaux. Elle agit comme un miroir critique d’un présent marqué par l’incertitude géopolitique, économique et climatique. Si les idéaux utopiques de cette époque se sont en grande partie dissipés, leur iconographie demeure active et continue de circuler comme symbole de contestation pacifiste.
Certaines de mes œuvres se déploient au-delà du châssis et investissent l’espace d’exposition. Les formats, la matérialité de la peinture et la présence incarnée des corps visent à confronter le spectateur à une image résistante, opposée à la perfection lisse et dématérialisée du numérique. Les corps peints assument leurs aspérités, leurs défauts et leurs zones d’ombre, affirmant une physicalité humaine évidente.
Mon travail intègre également des silhouettes peintes sur bois, disposées horizontalement, évoquant les pop up, fenêtres publicitaires intrusives de la navigation en ligne. Ces formes perturbent les repères perceptifs et rappellent la dimension invasive de l’image numérique. Elles saturent et envahissent aussi l’espace par leurs nombres et par l’accrochage.
En déplaçant les codes esthétiques et la banalité des images issues des réseaux sociaux vers le champ pictural, mon travail interroge la frontière entre réel et virtuel, ainsi que les mécanismes de manipulation, de disparition et de réappropriation des images. La peinture s’y affirme comme un lieu critique où l’image numérique retrouve matière, sensorialité, temporalité et présence.
Charlotte Passeron
